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FERNAND DANSEREAU
Canada

Entrer dans le jury du Festival des films du monde � la fin de l'�t� 1994, c'�tait comme se laisser envelopper dans un cocon tr�s confortable. Il y a une vaste chambre � l'h�tel avec des fleurs et du chocolat, m�me pour le jur� qu�b�cois qui habite pourtant tout pr�s. Il y a une enveloppe pour les d�penses. Il y a Suzanne, la secr�taire du jury, qui veille sur nos besoins, voire sur nos caprices, avec une tendresse et une attention toute maternelle.

Je me sens un peu comme un imposteur cependant. Tous les autres membres du jury sont des notables du cin�ma international. Je sais bien que ma pr�sence parmi eux, moi que la presse mondiale consid�re comme un illustre inconnu, je la dois � l'obligation de repr�sentation locale qu'�prouve le Festival. Pourtant d�s le premier d�ner, ces scrupules s'�croulent. On m'accueille comme un �gal et presque tout de suite Carole Bouquet, Claude Baign�res, Jos� Luis Borau, Shekar Kapur, Armin Gabi Mueller-Stahl et Desmond Ryan passent aux pr�noms. Quelques-uns deviennent tr�s vite des amis.

Nous entrons dans la serre chaude des visionnements. Le jury voit souvent les films en projections quasi priv�es avec le public du matin. Nous nous rassemblons pour des s�ances ferventes et nous parlons tout de suite de cin�ma. Bient�t nous �changeons assez candidement, quelques fois profond�ment, toujours amoureusement � propos de cet art que chacun v�n�re. � mesure que nous prenons connaissance des films en comp�tition, des clans un peu flous, un peu variables, se forment petit � petit. Dans la plus grande politesse, �videmment. L'un d'entre nous d�cide de s'isoler. Sans fournir d'explication. Nous ne le reverrons que pour l'arbitrage final auquel il participera pourtant vigoureusement et rigoureusement.

Mais surtout nous apprenons. D�j� les lignes de force du d�bat final commencent � s'affirmer, mais ce n'est pas le plus int�ressant. La r�flexion que nous poursuivons ensemble nous fait progresser, chacun de nous, en tant que professionnel. Le jury devient une �cole fabuleuse. Je ne m'y attendais pas. Il y a tellement d'exp�riences rassembl�es autour de cette table. D'anecdote en anecdote, nos esprits sont forc�s de s'ouvrir.

Suzanne nous balade de bon restaurant en bon restaurant. Il y a une exp�dition fort pris�e � Qu�bec pour la journ�e de cong� que le Festival accorde � son jury. Un soir, le Qu�b�cois doit recevoir les autres chez lui comme c'est coutume. Nous faisons la f�te tout le temps, semble-t-il. Et pourtant nous travaillons fort. Les journalistes nous laissent tranquilles, sauf pour notre pr�sidente, Carole, qui est tr�s sollicit�e, Nous voyons les films. Nous les revoyons m�me quelque fois pour mieux d�partager les avis. Notre solidarit� semble grandir encore.

Les �pouses, les maris, les copains et copines nous rejoignent souvent pour le souper et les r�ceptions auxquelles le festival nous recommande d'assister. Nous devenons une petite soci�t� amicale, quelquefois enflamm�e. Francine, ma compagne, est enceinte. Les autres en prennent un soin touchant. � elle aussi, ils ouvrent grandes les portes de l'amiti�. De tout fa�on, nous pratiquons l'entraide. Quand Shekar a mal au dos, nous lui trouvons un ost�opathe. Quand Carole a besoin de faire des courses, Suzanne lui propose une grande amie pour l'accompagner et la prot�ger un peu des foules qui la guettent. Quand Jos� cherche un livre, nous lui d�nichons la bonne biblioth�que et quand Claude veut jouer au tennis, sa grande passion, nous lui proposons des partenaires.

Puis nous arrivons au temps des verdicts. Depuis deux jours d�j�, les principaux candidats au palmar�s se d�gagent dans nos consid�rations. Serge Losique nous rassemble un matin, autour de notre pr�sidente. Il donne les instructions avec une superbe d�licatesse, puis il se retire en lui-m�me dirait-on, car il n'interviendra plus dans le d�bat. Au pr�alable, je me demandais quand m�me un peu si des pressions, des influences allaient s'exercer. Aucune! Le jury est vraiment libre. Celui de 1994 en tout cas le fut totalement!

Mais il y a des jeux, des calculs, des alliances qui se font et se d�font entre nous. J'appuie tel choix contre tel autre. Carole �clate de rire un moment, apercevant trop tard une strat�gie qu'elle aurait pu d�velopper en faveur d'un favori. Les d�bats durent quasi toute la journ�e. Nous avons tous l'impression de petites trahisons et de solidarit�s inattendues. Et finalement en derni�re heure, le r�alisme impose ses d�cisions finales. Nous achevons un palmar�s dont personne n'est totalement content, mais dont nous sommes pourtant tous fiers.

Le cru de cette ann�e-l� nous apparaissait assez bon. Mais notre cocon s'est effrit� au cours de la journ�e. La serre chaude s'est refroidie. Les amiti�s ne sont pas mortes, mais elles ont pris d�j� un petit ton distant et nostalgique.

Le dernier jour voit le groupe se d�faire. Il y a tant de courses � achever, de bagages et de pr�paratifs � terminer. Suzanne aide les uns et les autres � vivre la transition. � la projection finale, chacun de nous pr�sente un morceau du palmar�s au tout Montr�al r�uni. Nous sommes quelques-uns � annoncer des victoires que nous avons pourtant combattues. Mais nous taisons ces dissidences comme pour saluer une derni�re fois notre solidarit�.

Nous nous s�parons le lendemain avec forces embrassades et promesses de se revoir. Personne n'est dupe cependant. Certains �changeront quelques lettres dans les ann�es qui suivent puis le silence retombera. Ce fut une rencontre magnifique, unique, tout � fait exceptionnelle. Mais fugace, comme trop souvent le cin�ma lui-m�me.

Elle m'a marqu� pourtant. Et je reste reconnaissant au Festival des films du monde de m'en avoir fait le beau cadeau.

Fernand Dansereau


1994 - Membre du Jury / Jury Member








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� Festival des Films du Monde de Montr�al 1977-2006.